Une Ombre Derrière La Fenêtre

 

 Ce soir, je ne voulais plus revenir dans cette maison, est-ce que tu comprends? Pose cette saleté quelque part, cria la femme.

L'homme posa le journal sur ses jambes et dit:

- Doucement!

- Pourquoi doucement? Que tout le monde le sache. Laisse tout le monde savoir avec quel salaud je vis.

L'homme lança un regard vers la fenêtre ouverte et se leva dans sa direction. La femme lui cria:

"Qu'est-ce que tu fais?"

L'homme la regarda et dit à voix basse:

- Je veux la fermer.

- N'y touche pas.

-Tu es folle ? On t'entend dans la rue.

- Je m'en fiche. Je ne peux plus supporter cette maison. Je ne peux plus te supporter."

L'homme jeta un coup d'œil dehors en refermant la fenêtre. Il y avait une ombre derrière le rideau de la fenêtre du voisin d'en face. L'ombre d'un homme peut-être, ça y ressemblait en tout cas. Il attendit pour voir si elle bougeait puis tira le rideau et dit:

- Tu iras chez Golrokh ce soir?

- Pourquoi? Pour que tu vendes aussi cette maison, salaud? Si tu avais pu, tu l'aurais déjà vendue. Si tu avais trouvé l'acte de propriété, tu l'aurais vendue." Elle se laissa tomber dans un fauteuil. " Peut-être même que tu l'as déjà vendue, tu sais bien faire des faux.

L'homme regagna sa place, prit la télécommande et appuya sur le bouton rouge. La femme demanda violemment:

- Pourquoi tu allumes la télé?

-Pour masquer le bruit.

Elle cria :

- Eteins-la. Ne touche plus à rien. Ne touche plus à rien dans cette maison. Pourquoi tu ne fiches pas le camp? Je ne veux plus te voir.

L'homme baissa le son. Son regard se posait furtivement sur l'écran où l'on voyait un homme aux lèvres mobiles, mais muet, avec en arrière plan d'autres hommes et femmes marchant dans un désert, qui se dirigeaient vers une montagne rocheuse. Il regarda ensuite par la fenêtre, reprit son journal et l'ouvrit à la dernière page. Son attention fut attirée par ses jambes qui tremblaient fortement.

- Tu sais ce que je vais faire demain? Tu m'écoutes? C'est à toi que je parle!

L'homme la regarda un moment.

- J'ai rendez-vous avec Golrokh demain. On va porter l'acte de propriété au Ministère des Finances. Je veux savoir si tu as déjà vendu cette maison ou pas. Tu m'écoutes?

Il la regarda encore. Le bord de ses yeux était rouge. La femme se leva et alla dans la cuisine. Elle dit à pleine voix :

- Dis moi, tu l'as vendue ou non?

Elle cria: C'est à toi que je parle! Regarde-moi!

L'homme la dévisagea.

- Tu l'as vendue ou non?

Il secoua négativement la tête et posa le journal par terre, à coté de son fauteuil. Il voulut dire quelque chose, posa la main sur le bras du fauteuil; puis, comme s'il avait oublié quelque chose, se pencha et reprit le journal. La femme sortit une bouteille d'eau du réfrigérateur, but à même la bouteille, puis la remit à sa place et rabattit violemment la porte du réfrigérateur.

- Tu as fait exactement la même chose, quand Ehssan était petit. Tu t'en souviens ? Tu m'écoutes ? Ah, si tu ne prenais pas tes airs d'intello. Elles me dégoûtent maintenant, tes poses d'intellectuel. Ca me dégoûte de te voir avec ton journal à la main. Tout en toi me dégoûte.

Elle avança une chaise avec son pied. Elle voulut s'asseoir, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, regarda par la fenêtre entrouverte, puis se tourna de nouveau vers lui.

- Tu t'en souviens ? Tu es venu dans la chambre, tu m'as réveillée et tu m'as dit de te donner l'acte de propriété. Tu t'en souviens, salaud ? Je me suis mise à pleurer. Je t'ai dit de nous laisser cela. Je t'ai supplié de nous laisser ce petit bout de terrain. Au début, tu m'as répondu qu'on en achèterait un autre. Ensuite, tu m'as giflé avec tes grosses pattes.

Elle frappa fort le comptoir. " Après, tu as cassé la serrure du bureau où on gardait les papiers. Salaud, fichu salaud ! " Hurla-t-elle.

L'homme éteignit la télévision et posa la télécommande sur le journal. Il regardait ses jambes qui bougeaient malgré elles.

- Je veux que tu saches quelque chose. Tu m'écoutes?

Il regardait sans le vide, devant lui, comme face à un mur.

- Je te déteste, maintenant. Je te le dis du fond du cœur, de tout mon être. Autant que je t'ai aimé. Je te hais. Tout me dégoûte en toi.

Elle s'assit sur le haut tabouret de la cuisine et hurla soudain:

- Mais pourquoi tu l'as vendue? Pourquoi tu l'as vendue, salaud?

L'homme la regarda et dit doucement:

- Je le regrette moi-même.

Elle donna un violent coup de poing sur la table et cria:

- Tu n'en avais pas le droit, pourriture! Sale menteur! Si tu le pouvais, tu m'aurais vendue moi aussi.

Elle remarqua soudain le verre en cristal, posé à coté de la corbeille à pain jaune, resté là depuis le matin. Elle prit le verre et le jeta en direction de la table de la salle à manger. Le verre atteignit un pied de chaise et se brisa. L'homme se leva et se dirigea vers la chambre à coucher.

- Où vas-tu? demanda-t-elle.

Il entra dans la chambre.

- C'est à toi que je parle! J'ai dit: Où vas-tu?

Il revint vers la porte et s'arrêta dans l'embrasure. Il dit sans regarder la femme:

- Je croyais que tu voulais que je me casse?!

- Oui, bien sur que je le veux. Je veux même que tu disparaisses à l'instant. Et ne reviens plus ! Tu as compris ? Je ne veux plus jamais revoir ta sale tête pourrie.

L'homme rentra dans la chambre. Elle sortit de la cuisine. Son regard tomba sur les éclats de verre qui constellaient le sol. Elle s'approcha du fauteuil où il s'était assis, se pencha, prit le journal et le déchira en jetant les bouts de papiers en direction de la télévision. Elle se pencha de nouveau et prit la commande qu'elle lança sur un fauteuil. Elle repartit vers la cuisine. Arrivée à l'embrasure de la porte, elle s'arrêta un instant et, revenant sur ses pas, se dirigea vers la chambre à coucher. Elle s'arrêta sur le seuil. L'homme, debout devant l'armoire ouverte, regardait les vêtements.

- Je voulais garder ce terrain pour le mariage d'Ehssan, dit-elle.

L'homme continuait de fixer les vêtements.

- Tu dois rendre l'argent! Tu comprends? Tu dois rendre l'argent de ce terrain! Je t'obligerais à rendre l'argent jusqu'au dernier rial.

Il la regarda.

- Je le rendrai.

- Tu parles! Tu n'as rien. Tu as passé ta vie à t'étaler sur un fauteuil et à t'endetter. Mais cette fois, tu te mets le doigt dans l'œil. Cette fois tu dois rendre l'argent. Tu entends? Je ne te laisserais pas tranquille.

Elle entra dans la chambre. Ils étaient maintenant à quelques pas l'un de l'autre.

- Sois sûr que cette fois je ne te laisserai pas t'en tirer comme ça. Tu te trompes si tu crois que c'est encore le bon vieux temps où tu arrangeais les choses en me flanquant une gifle et que je passais le reste de la journée à pleurer. Je porterai plainte. Je ne te laisserai plus nous traiter comme tu l'entends. Il faut que tu nous rendes cet argent… Regarde-moi, pourriture!

Il la fixa un instant puis regarda la fenêtre. Il crut voir l'ombre d'un homme sur le mur en briques d'en face.

- Je rendrai l'argent, répéta-t-il doucement.

- Quoi?

- Je rendrai l'argent. Je mettrai ma vie entière à rendre cet argent, s'il le faut.

- Tais-toi! Tais-toi! Tais-toi! Je ne veux plus rien entendre. Tu m'as toujours menti, hurla-t-elle.

Elle s'approcha de lui.

- Tu sais ce que mon père disait de toi? Hein? Tu m'écoutes? C'est à toi que je parle!

Il la regarda.

- Il disait que tout est faux en toi. Il disait que tu m'as menti depuis le premier jour, depuis le jour où tu es venu demander ma main. Tu m'as menti toute ta vie. Tu as menti à tout le monde. Je ne sais pas pourquoi je ne t'ai pas quitté le jour où tu as cassé cette serrure.

Il s'approcha de la porte-fenêtre de la terrasse et tira le rideau. Elle dit:

- Allez, va-t-en! Mets la belle veste en laine que t'a offert Ehssan et va-t-en! Tu m'entends? Et ne reviens plus jamais.

L'homme s'approcha du lit, se pencha et sortit de sous le lit un petit sac noir. Il revint vers l'armoire et regarda un instant les étagères du bas. Il s'approcha un peu plus et y prit deux chemises vertes qui pendaient à des cintres. Il les fourra dans le sac sans les plier. Il sortit d'autres vêtements qu'il mit dans le sac. Puis son regard tomba sur son rasoir électrique posé sur la table de chevet. Il le prit et le mit dans le sac. La femme le suivait du regard. Puis elle sortit de la chambre. Elle vit un grand morceau de verre au milieu de la pièce et d'un coup de pied, l'envoya bouler sous la table. Elle alla dans la cuisine. Il y avait des éclats de verre partout. Elle entendit la porte de l'armoire se refermer et s'assit sur une chaise. Elle posa ses coudes sur la table et prit son visage entre ses mains. Quelques instants plus tard, elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir et refermer. Elle voulait entendre le bruit des pas de l'homme qui descendait l'escalier.

Traduit par

Saeed KAMALI DEHGHAN

 

 

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